Tribune — Le tourisme tchadien en applaudissements mais sans fond : quand le ministère célèbre Ounianga et laisse les promesses à la porte.
Le 27 septembre 2025, le ministère du Développement touristique, de la Culture et de l’Artisanat a choisi les lacs d’Ounianga — joyau inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO — pour lancer la célébration nationale de la Journée mondiale du tourisme. Une image forte, soigneusement cadrée drapeaux, discours, photos officielles. Mais derrière la mise en scène, que reste-t-il vraiment du travail concret attendu d’un ministère chargé de transformer le tourisme en moteur de développement économique et social ?
La réponse est simple et inquiétante : discordance entre communication et résultats. D’un côté, le ministre multiplie les tournées, inspections et déclarations d’intention Ongs et médias en rendent compte , de l’autre, le terrain révèle des carences persistantes : infrastructures routières et hôtelières insuffisantes, absence d’une stratégie marketing cohérente pour attirer des visiteurs internationaux, encadrement limité des artisans locaux, et faiblesse des capacités locales pour transformer l’accueil touristique en retombées durables. Ces lacunes ne datent pas d’hier : plusieurs analyses soulignaient déjà les difficultés structurelles du tourisme saharien tchadien il y a une décennie.
Le risque est double. D’abord, la communication officielle crée des attentes — chez les investisseurs, les collectivités et les populations locales — qui ne sont pas suivies d’effets visibles. Ensuite, la focalisation sur les événements symboliques (lancement de saisons, inspections médiatiques) masque l’insuffisance d’actions systémiques : planification territoriale, formation professionnelle, sécurité des sites, régulation des opérateurs et protection du patrimoine naturel et culturel. L’aide internationale existe (UNESCO, UE) pour des projets culturels, mais elle doit s’articuler avec une stratégie nationale ambitieuse et opérationnelle pas seulement des annonces.
Accessibilité et infrastructures le choix d’Ounianga comme poster-child du tourisme tchadien est pertinent — mais l’accès routier, l’hébergement et les services de base demeurent inadaptés à un tourisme durable et sûr. Sans routes praticables et hébergements de qualité, le flux de visiteurs restera marginal. Artisanat mal structuré le secteur artisanal souffre d’un manque de filières professionnelles, d’accès aux marchés et d’un appui réel pour la valorisation des savoir-faire locaux. Les artisans restent souvent isolés et dépendants d’intermédiaires peu transparents. Communication vs. gouvernance les inspections et les discours ministériels donnent une bonne couverture médiatique — mais sans calendrier d’actions, de budgets affectés et d’indicateurs de suivi, ils restent du « show » politique.
Que faire ? Propositions concrètes pour sortir du performatif et entrer dans l’opérationnel
Le ministère peut et doit arrêter de confondre visibilité et efficacité. Voici une feuille de route pragmatique, immédiatement applicable :
Publier une stratégie nationale tourisme-artisanat 2026–2030, officielle et chiffrée Objectifs clairs (arrivées, emplois créés, recettes) ; calendrier; budget public/privé ; indicateurs de suivi. Co-élaboration avec collectivités locales, opérateurs privés, associations d’artisans et partenaires internationaux. Prioriser l’infrastructure et l’accessibilité Plan routier prioritaire pour sites emblématiques (réhabilitation de tronçons, signalisation). Incitations fiscales pour encourager l’établissement d’hébergements de qualité (écolodges, hôtels gérés localement). Structurer et professionnaliser l’artisanat Création de coopératives et de centres de formation métiers d’art (gestion, marketing digital, contrôle qualité). Plateforme de vente en ligne soutenue par le ministère et des formations au e-commerce. Sécurité du site et gestion durable Protocoles de protection pour sites sensibles (patrimoine naturel et culturel), surveillance locale et bibliothèques de données pour une gestion fondée sur l’évidence. Programmes d’écotourisme où les communautés locales bénéficient directement des retombées. Marketing ciblé et facilitation des visas Campagnes internationales ciblées (niches : tourisme d’aventure, patrimonial, scientifique) en partenariat avec ONT/UN-Tourisme. Simplifier les procédures de visa pour les visiteurs intéressés par des circuits organisés au Tchad. Transparence et reddition de comptes Publication trimestrielle d’un tableau de bord public (fonds utilisés, projets lancés, indicateurs d’impact). Audit externe annuel pour évaluer dépenses et résultats, avec publication des conclusions.
Promouvoir le Tchad comme destination ne suffit plus. Le ministère du Développement touristique, de la Culture et de l’Artisanat doit transformer ses apparitions médiatiques en une politique publique structurée, financée et mesurable. Célébrer Ounianga avec fastes est utile pour l’image mais si les routes restent impraticables, si les artisans restent exclus des retombées et si les communautés locales ne voient pas d’amélioration tangible, alors ces événements ne sont que des gestes symboliques. Les promesses doivent maintenant rencontrer les plans d’action concrets. Le temps de l’affichage est dépassé place à l’efficacité.

















































































































































































































