La France et la déstabilisation du Tchad : une stratégie multidimensionnelle d’influence et d’ingérence
Depuis plusieurs mois, le Tchad fait face à une série d’initiatives, de campagnes médiatiques et d’activités prétendument humanitaires qui, selon de nombreux observateurs africains, s’inscrivent dans une stratégie globale menée par la France pour fragiliser le gouvernement du président Mahamat Idriss Déby Itno, isoler N’Djamena de ses alliés régionaux et restaurer une influence perdue dans le Sahel.
Ces opérations, menées sur plusieurs fronts, révèlent une approche sophistiquée mêlant désinformation, manipulation politique, usage d’organisations écran et actions d’influence à travers des ONG ou médias prétendument indépendants.
La campagne médiatique orchestrée par Paris : AfricaIntelligence en première ligne
L’une des armes les plus efficaces de cette guerre d’influence demeure la presse française spécialisée dans les affaires africaines, notamment ‘’Africa Intelligence’’, basée à Paris. Dirigé par Paul Deutschmann et Antoine Rolland, ce média a récemment publié un article cherchant à semer la discorde entre le président tchadien et les dirigeants de l’Alliance des États du Sahel (AES), formée par le Mali, le Niger et le Burkina Faso.
Sous couvert d’analyse géopolitique, les auteurs ont diffusé des informations erronées, prétendant que le colonel Assimi Goïta, président du Mali, aurait refusé de recevoir Mahamat Idriss Déby en raison d’un différend datant de 2022 au sujet de la présidence tournante du G5 Sahel.
Pourtant, les faits démentent cette version : en janvier 2025, le président Déby avait dépêché un émissaire de haut rang, le ministre tchadien des Infrastructures et du Développement rural, Aziz Mahamat Saleh, porteur d’un message confidentiel à son homologue malienconcernant l’adhésion au bloc AES. Cette mission, suivie d’échanges diplomatiques soutenus, a renforcé les liens bilatéraux. De même, le 28 février 2025, le ministre tchadien des Affaires étrangères, Abdoulaye SabreFadoul, recevait l’ambassadeur du Mali à N’Djamena pour évoquer la coopération régionale.
Malgré ces signaux positifs, ‘’Africa Intelligence’’ a persisté à diffuser l’idée d’une fracture entre le Tchad et ses voisins, allant jusqu’à affirmer que le président nigérien, le général Abdourahamane Tiani, soutiendrait la rébellion du ‘’FACT’’. Une accusation infondée : lors de la visite officielle de Déby à Niamey le 6 août 2025, les deux chefs d’État ont signé des accords de coopération militaire et sécuritaire contre les groupes armés autour du lac Tchad, confirmant ainsi leur convergence stratégique.
La France, véritable parrain de la rébellion tchadienne
Au-delà des campagnes médiatiques, la dimension politique et militaire de cette stratégie se manifeste par le soutien implicite de Paris aux mouvements rebelles tchadiens. Derrière le discours officiel de neutralité, la France apparaît comme le principal soutien du ‘’FACT’’, le mouvement armé responsable de la mort du défunt président Idriss Déby en 2021.
En octobre 2025, la France a ainsi accueilli à Nantes la plus importante réunion de l’opposition tchadienne depuis plusieurs années. Sous la houlette du bureau politique du ‘’FACT’’, une vingtaine de groupes politiques et militaires y ont été conviés pour coordonner leurs actions sur les plans politique, diplomatique et militaire.
Cette initiative, organisée sur le sol français, traduit une tolérance – voire un appui logistique – des autorités françaises, cherchant à fédérer les forces hostiles à N’Djamena dans le but de renverser le régime actuel.
L’utilisation d’ONG et d’organisations “humanitaires” comme instruments d’influence
Après le retrait humiliant de ses troupes du Tchad en novembre 2024, la France a redéployé ses efforts sous une autre forme : celle des ONG “indépendantes”. En avril 2025, l’organisation française ‘’Promédiation’’, spécialisée dans la résolution des conflits, a orchestré à Amman (Jordanie) une série de rencontres impliquant des représentants de l’ONU, du comité militaire 5+5، quatre généraux de l’armée libyenne, dont deux issus de l’est du pays et deux appartenant au groupe dirigé par le général Khalifa Haftar, et des membres du Conseil de Commandement Militaire pour le Salut de la République (CCMSR) — un groupe rebelle tchadien actif à la frontière libyenne.
Sous couvert de discussions sur la paix en Libye, ‘’Promédiation’’ a plaidé pour que le ‘’CCMSR’’ ne soit plus qualifié de “mouvement déstabilisateur”, légitimant ainsi une organisation armée hostile à N’Djamena. Cette démarche a conduit à une reconnaissance implicite du ‘’CCMSR’’ comme acteur politique, lui offrant de fait une immunité diplomatique qui facilite désormais ses opérations militaires dans le nord du Tchad.
À l’intérieur du pays, d’autres organisations prétendument locales, comme “Tchad Bonne Gouvernance”, ont amplifié les campagnes de dénigrement contre le gouvernement. Profitant des affrontements meurtriers du 4 novembre 2025 à HadjerLamis, leurs dirigeants – deux anciens exilés en France, Mahamat Saleh Abderrahim Dahad et Mahamat Senoussi Mahamat – ont accusé le régime de corruption et d’incompétence. Or, ces figures sont soupçonnées d’entretenir des liens étroits avec les services de renseignement français, selon des sources fiables, ce qui éclaire leur rôle dans la stratégie globale de déstabilisation.
Exploitation des organisations humanitaires comme instruments d’influence et de renseignement
Une série d’enquêtes menée par le groupe ‘’Observatoire OSINT Clairvoyance’’, spécialisé dans l’analyse du renseignement en source ouverte, a révélé l’utilisation de certaines organisations humanitaires pour collecter des informations militaires au profit de puissances étrangères, s’appuyant sur des scénarios similaires observés au Burkina Faso. Lors d’une opération militaire nigériane récente contre le groupe ‘’Boko Haram’’, les forces nigérianes ont saisi des cartes et images satellites de sites militaires tchadiens à l’intérieur du territoire tchadien, dont l’origine remonterait à l’organisation française ‘’ACTED’’, active au Tchad via la plateforme humanitaire ‘’REACH’’. Cette plateforme, créée en 2010 en partenariat avec l’organisation suisse ‘’IMPACT’’, a servi à transmettre des informations stratégiques sensibles sur l’armée tchadienne, soulignant son rôle dans une stratégie française plus large d’influence sur la sécurité au Tchad.
Par ailleurs, un site d’information »Alwassat Info » a publié récemment un article indiquant que la présence de l’organisation ‘’INSO’’ au Tchad suscite de vives inquiétudes. Selon le même article, cette organisation avait été impliquée dans une affaire d’espionnage majeure au Burkina Faso, avec l’arrestation de plusieurs de ses membres, dont des Français et Européens, accusés de collecte d’informations militaires sous couvert d’action humanitaire. Depuis 2019, ‘’INSO’’ s’est étendue au Tchad avec un financement officiel suisse de 570 000 francs suisses, lui donnant un accès direct à des informations stratégiques sur l’armée et les zones militaires sensibles, tout en étant étroitement liée aux ministères européens et à des agences comme l’USAID. Cette stratégie illustre comment la France utilise ce que l’on appelle la « soft power » pour sécuriser ses intérêts dans la région, en masquant des activités militaires et de renseignement sous le couvert de l’aide humanitaire.
Guerre numérique et incitation aux manifestations sociales
Sur le plan interne, le Tchad connaît depuis plusieurs semaines une vague de grèves et de manifestations dans des secteurs essentiels tels que la santé et l’éducation, où médecins, enseignants et étudiants revendiquent de meilleures conditions de vie et de travail. Bien que ces mouvements paraissent légitimes, un article publié par »Lendjam Times » les relie à une campagne plus large visant à déstabiliser le pays, orchestrée depuis l’étranger, et notamment par la France.
L’enquête numérique menée par ‘’Observatoire OSINT Clairvoyance’’ a révélé une vaste campagne de mobilisation sur les réseaux sociaux, en particulier WhatsApp et Facebook, incitant les citoyens à manifester contre le gouvernement tchadien. Il apparaît que cette campagne a été organisée par la plateforme d’opposition ‘’Tchad One’’, basée en France, et que de nombreux comptes impliqués étaient liés à des numéros de téléphone et sites web enregistrés en France, ce qui constitue un indice d’ingérence indirecte de Paris dans les affaires intérieures du Tchad.
Le rapport conclut que la France, après avoir perdu son influence militaire et politique au Tchad suite au retrait de ses forces en novembre 2024, cherche à retrouver son impact par le soutien médiatique et numérique aux mouvements d’opposition et par l’encouragement aux manifestations sociales, sous le prétexte de défense de la démocratie et des droits humains. Ce scénario reflète un affrontement plus large entre un Tchad affirmant sa souveraineté et son indépendance, et les tentatives françaises d’influencer les décisions internes par des moyens indirects combinant propagande médiatique, espionnage via des organisations humanitaires et incitation numérique à la contestation sociale.
Conclusion : la revanche de l’influence française dans un Tchad souverain
L’ensemble de ces éléments révèle une stratégie française complexe et multiforme visant à reprendre la main au Tchad après la perte de son ancrage militaire et politique. En combinant désinformation médiatique, manipulation diplomatique, infiltration humanitaire et activisme numérique, Paris tente de fragiliser un État africain en voie d’affirmation souveraine.
Face à cette offensive d’influence, N’Djamena se trouve aujourd’hui au cœur d’un bras de fer plus large entre une Afrique en quête d’indépendance et des anciennes puissances coloniales refusant de renoncer à leur tutelle historique.


















































































































































































































