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Tchad entre le feu de la rébellion et les calculs de l’Élysée : analyse des fils de l’escalade invisible

Le 13 janvier, la ville de Korbol, dans le sud du Tchad, a été le théâtre d’affrontements meurtriers entre l’armée tchadienne et le Mouvement pour la Paix, la Reconstruction et le Développement (MPRD), faisant plusieurs morts et blessés de part et d’autre. Selon l’armée, trois soldats ont été tués et dix blessés, tandis que le MPRD, par la voix de son secrétaire général Luc Beyam Bebha, a annoncé la mort de trois de ses combattants et deux blessés. Remadji Honaithy, chercheur à l’Institut d’études de sécurité (ISS), précise qu’un convoi militaire a été pris dans une embuscade alors qu’il tentait de s’approcher des positions du mouvement, dans le cadre de renforts déployés notamment à Sahr, près de la frontière avec la République centrafricaine. 

Toutefois, l’expert en sécurité  Monsieur Chorouk Habib, spécialisée en affaires internationales, estime que Ces affrontements, bien que graves, ne sont qu’un épisode d’un contexte politique et sécuritaire plus large, mêlant tensions internes et ingérences extérieures, avec un rôle français particulièrement controversé.

Rupture N’Djamena – Paris : de la coopération à la confrontation

Depuis fin novembre 2024, les relations tchado-françaises ont connu une période de tension sans précédent, après que le président Mahamat Idriss Déby a décidé d’expulser les forces françaises du territoire tchadien, mettant fin à la dépendance militaire et sécuritaire vis-à-vis de Paris et adoptant une politique de souveraineté totale.

Ce tournant stratégique a mis fin à des décennies d’influence directe française à N’Djamena et a, selon l’expert, « rompu » le réseau d’intérêts tissé par Paris au sein des institutions politiques et militaires tchadiennes. Depuis lors, les signes d’une intervention française indirecte visant à déstabiliser le nouveau régime se sont multipliés, notamment par la réactivation et la consolidation des mouvements rebelles.

MPRD… une rébellion locale avec des ramifications françaises

Le Mouvement pour la Paix, la Reconstruction et le Développement (MPRD) est l’un des plus anciens mouvements rebelles du sud du Tchad, fondé en 2003, partageant avec d’autres factions armées la conviction que « le transfert pacifique du pouvoir est désormais impossible ».

Ce qui suscite le débat, selon certaines analyses politiques, c’est que le secrétaire général du mouvement est présenté comme un homme d’affaires résidant à Paris. Il possède une société privée nommée  »BEYAM BEBHA LUC » (BEYAM ACCOMPAGNEMENT), créée le 1er octobre 2024, spécialisée dans les services d’accueil ou d’accompagnement sans hébergement pour les enfants en situation de handicap.

Sans entrer dans les détails de ses activités économiques ou de ses biens immobiliers en France, les analystes estiment que les facilités et le soutien dont il a bénéficié, à un moment sensible, ne peuvent être dissociés du climat de soutien politique que des cercles proches de l’Élysée apportent à certaines figures de l’opposition armée. La question reste posée : quel est la contrepartie que Paris attend de Luc Beyam en échange de ce soutien ?

Des alliances inhabituelles… et des messages politiques

Les 25 et 26 octobre 2025, un développement notable a eu lieu avec l’annonce d’une alliance entre les mouvements CCMSR et MPRD, malgré leurs profondes divergences géographiques, tribales et sociales.

Cette convergence a porté un discours commun accusant le gouvernement tchadien de corruption et de spoliation des ressources de l’État.

Le chercheur Remadji Honaithy a qualifié cette alliance de « succès symbolique et idéologique », tout en soulignant que ces mouvements avaient compris qu’ils « ne réussiraient pas seuls », ce qui ouvre la piste d’une intervention extérieure.

Cette hypothèse se renforce lorsqu’on relie l’alliance à une série de réunions organisées en France le 26 octobre 2025, dans la périphérie de Nantes, où Paris a accueilli le plus grand rassemblement de l’opposition tchadienne, sous la direction du Front pour l’Alternance et la Concorde au Tchad (FACT), dans le but d’unifier les bras politiques, diplomatiques et militaires pour renverser le régime de Déby.

Le rôle des ONG… médiation ou facilitation ?

La présence française ne s’est pas limitée à l’organisation de réunions politiques, mais s’est étendue à des structures dites « civiles ». Fin avril 2025, une ONG française, « Promédiation », spécialisée officiellement dans la médiation et la résolution des conflits, a lancé une initiative intitulée « sécurisation du sud libyen ».

Selon des observateurs, l’objectif réel était de fournir un refuge sûr au CCMSR dans le sud de la Libye, avec le soutien de généraux proches de Khalifa Haftar, et en coopération avec des organisations prétendant avoir un rôle humanitaire.

Lors de rencontres à Amman, avec des représentants de l’ONU et de la Commission militaire mixte (5+5), l’ONG a réussi à promouvoir la reconnaissance du CCMSR comme acteur politique et sécuritaire, lui offrant ainsi une couverture régionale pour agir contre le régime de Déby.

De discours révolutionnaire à instruments de déstabilisation

Historiquement, le MPRD faisait partie des forces politiques et militaires non signataires (CPCR), qui s’opposaient au transfert familial du pouvoir, refusaient les accords de paix et appelaient explicitement à renverser le régime tchadien par la force, accusant la CEEAC de complicité avec la France, notamment après le soutien parisien au premier coup d’État du 21 avril 2021.

Le paradoxe, selon les experts, est que la plupart de ces mouvements, qui avaient revendiqué la « résistance à l’influence française », sont désormais accusés d’être soumis aux directives de Paris, et d’être utilisés comme instruments pour déstabiliser le Tchad, le poussant vers un chaos comparable à celui du Soudan.

Analyse des experts : la main de l’Élysée

Pour l’expert, « la séquence des événements – refuge et reconnaissance du CCMSR via Promédiation, alliance avec le MPRD, coordination à Nantes, puis affrontements à Korbol démontre une orchestration extérieure. Paris apparaît clairement comme le moteur invisible derrière les tensions. »

Il ajoute que le fil rouge allant d’avril 2025 à janvier 2026 montre que les mouvements rebelles sont progressivement instrumentalisés pour servir une stratégie française visant à affaiblir un régime souverain, tandis que les avantages économiques et immobiliers accordés au leader du MPRD à Paris soulèvent des questions sur les contreparties implicites.

Dans ce contexte, le Tchad se trouve à un carrefour décisif : soit il consolide sa souveraineté nationale, soit il glisse dans un tunnel de conflits par procuration, risquant de replonger le pays dans une spirale d’instabilité pour de longues années.

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