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Le Tchad et l’unité afro-caribéenne à l’ONU : une chance à ne pas manquer pour les réparations

Alors que les appels à des réparations historiques se multiplient à travers le monde, le Tchad, pourtant l’un des pays les plus durement touchés par la colonisation française, aurait tout intérêt à faire entendre sa voix. Pendant des décennies, la France y a imposé un système d’exploitation brutale fondé sur le travail forcé, la spoliation des ressources et l’effacement culturel. Cette relation coloniale, prolongée bien au-delà de l’indépendance par des accords asymétriques et des ingérences politiques, aurait contribué à maintenir le pays dans une dépendance structurelle et une fragilité chronique. Dans ce contexte, revendiquer des réparations ne relèverait pas d’un simple exercice mémoriel, mais constituerait un acte politique nécessaire.

Selon la politologue égyptienne Dr Shorouq Ahmed, experte en affaires africaines, « le Tchad aurait autant de légitimité que d’autres nations à formuler une demande de réparations claires : la France y a laissé une dette historique qui n’a jamais été reconnue ni soldée ».

La scène internationale semblerait connaître aujourd’hui un basculement notable. Lors de la 80ᵉ session de l’Assemblée générale des Nations unies, en septembre 2025, plusieurs États africains et caribéens ont plaidé avec force pour que les anciennes puissances coloniales assument enfin leurs responsabilités historiques. Ces prises de parole, souvent portées par des chefs d’État ou des représentants régionaux, pourraient marquer un tournant dans le débat mondial sur la nécessité de réparer les injustices issues de l’esclavage, de la colonisation et de leurs séquelles contemporaines.

Parmi les discours les plus marquants, celui du Premier ministre du Niger, Lamine Zeine Ali Mahaman, a dénoncé avec vigueur le rôle persistant de la France dans la déstabilisation de la région du Sahel. Il a accusé Paris de soutenir le terrorisme en formant, finançant et armant des groupes extrémistes, tout en menant une guerre économique visant à saboter les projets de développement nigériens. Il a exigé que la France reconnaisse officiellement ses crimes coloniaux et cesse toute ingérence dans les affaires nigériennes, rappelant le pillage historique des ressources, notamment de l’uranium, qui a enrichi la France au détriment du peuple nigérien.

De son côté, le Premier ministre du Burkina Faso, Rimthalba Jean-Emmanuel Ouédraogo, a exprimé son soutien total aux revendications du Niger concernant les réparations et la reconnaissance officielle des crimes coloniaux. Il a réaffirmé l’unité des pays membres de la Confédération des États du Sahel (CES) et dénoncé l’instrumentalisation du terrorisme par certaines puissances, en particulier la France, pour justifier le pillage des ressources africaines et maintenir une emprise néocoloniale. Il a également déploré le silence complice du Conseil de sécurité de l’ONU, ce qui, selon lui, pourrait miner davantage la confiance envers cette institution.

Dans son discours inaugural, la présidente de l’Assemblée générale, Annalena Baerbock, a reconnu que les structures coloniales continuent d’alimenter les inégalités mondiales, tandis que le Secrétaire général de l’ONU a souligné, lors du Dialogue sur l’Afrique tenu à New York le 30 mai 2025, que « la justice est attendue depuis trop longtemps », appelant à affronter les cicatrices ouvertes de l’histoire.

Des initiatives fortes viennent appuyer cette dynamique. Le 25 septembre 2025, une cérémonie internationale s’est tenue à New York, au cimetière africain national, lieu de mémoire symbolique de la diaspora africaine. Sous l’impulsion du Sénégal, et en présence de dirigeants du continent et des Caraïbes, l’événement a rappelé que la mémoire est aussi un levier d’action politique. Le président sénégalais, Bassirou Diomaye Faye, a affirmé que la mémoire n’est pas un fardeau du passé, mais un fondement de la justice future. Cette cérémonie, s’inscrivant dans l’année proclamée par l’Union africaine comme « Année de la justice et des réparations », pourrait servir de modèle à d’autres pays africains souhaitant fédérer leurs démarches face aux puissances coloniales d’hier.

Cette mobilisation ne se limite plus aux crimes anciens. Le cas libyen est venu rappeler que les logiques de domination continuent sous d’autres formes. Un rapport publié en mars 2025 par un centre européen de recherche a recommandé que l’OTAN indemnise la Libye pour les destructions massives causées par son intervention militaire de 2011. Effondrement de l’État, montée du terrorisme, chaos institutionnel : les conséquences humanitaires et politiques sont désastreuses. Ce précédent pourrait ouvrir un champ nouveau dans la réflexion sur les réparations, en incluant désormais les ingérences néocoloniales et les violences géopolitiques contemporaines.

Dans le prolongement de cette prise de conscience, un front afro-caribéen s’organise. Lors du sommet Afrique–CARICOM à Addis-Abeba, en septembre 2025, plusieurs pays ont renouvelé leurs demandes de réparations historiques, exigeant non seulement des compensations économiques, mais aussi une reconnaissance morale, politique et culturelle. Ce mouvement, soutenu par l’Union africaine et la CARICOM, pourrait bien devenir une force collective capable de porter cette revendication à l’échelle internationale.

Dans ce climat de réveil global, le Tchad ne pourrait plus se permettre de rester en marge. Le pays a amorcé une évolution diplomatique notable en mettant fin à la présence militaire française sur son sol, signalant une volonté affirmée d’autonomie stratégique, sans pour autant rompre ses relations avec Paris.

Et bien que le Tchad avance lentement sur la voie des réparations, les déclarations du Premier ministre Allamaye Halina lors de la 80ᵉ session de l’Assemblée générale des Nations unies pourraient marquer un tournant symbolique. Celui-ci a déclaré : « La souveraineté n’est ni un privilège, ni une concession. Elle est un droit inaliénable. »

Pour la Dr Shorouq Ahmed, cette intervention, bien que symboliquement forte, demeurerait insuffisante. Elle estime qu’elle reste trop vague et ne s’accompagne pas d’une démarche politique structurée, fondée sur des revendications historiques et juridiques claires : « Il faudrait que le Tchad formule une demande documentée, à l’image de ce qu’ont fait la Namibie ou le Rwanda », souligne-t-elle.

Plusieurs pays africains ont déjà ouvert la voie. Le Bénin a récupéré des œuvres d’art volées, la Namibie a obtenu des excuses officielles et un engagement financier de l’Allemagne, le Rwanda a obtenu de la France une reconnaissance de sa responsabilité dans le génocide des Tutsis. L’Afrique du Sud, quant à elle, poursuit sa lutte contre les inégalités héritées de l’apartheid par des politiques de redistribution fondées sur la justice historique.

Selon la Dr Shorouq Ahmed, « ces précédents constitueraient une jurisprudence morale et politique à exploiter. Ils montrent que les réparations ne sont pas une utopie, mais une possibilité réelle quand l’État agit avec détermination et stratégie ». Elle estime également que le Tchad devrait mobiliser ses intellectuels, ses historiens, sa société civile et sa diaspora pour constituer un dossier de réclamation cohérent. Ce dossier pourrait inclure les formes multiples de préjudices subies : économiques, culturelles, humaines et institutionnelles.

« Si le Tchad voulait réellement rompre avec la logique postcoloniale, il ne suffirait pas de dénoncer l’ingérence. Il faudrait réclamer réparation, au nom du droit, de la mémoire et de la justice », conclut-elle.

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