Cinquante ans après Yaoundé, le contrôle des finances publiques au cœur de la souveraineté africaine
Par Zara Ibrahim Mahamat Itno, Présidente de la Cour des comptes du Tchad
🇹🇩📊 À l’approche de la 63ᵉ réunion du Comité directeur de l’Organisation africaine des institutions supérieures de contrôle des finances publiques (AFROSAI), prévue du 2 au 6 novembre 2026 à N’Djamena, la question de la gestion des ressources publiques s’impose comme un enjeu majeur de souveraineté, de transparence et de redevabilité. Dans cette tribune, Zara Ibrahim Mahamat Itno, Présidente de la Cour des comptes du Tchad, revient sur les défis auxquels les institutions de contrôle africaines sont confrontées, cinquante ans après la création de l’organisation à Yaoundé.
La dette publique, un défi majeur pour les États africains
Dans près de quatre pays d’Afrique subsaharienne sur cinq, les dépenses consacrées au paiement des intérêts de la dette dépassent désormais celles allouées à la santé ou à l’éducation, selon les chiffres de la Banque mondiale cités en octobre 2026. Cette situation met en évidence les contraintes budgétaires auxquelles sont confrontés de nombreux États du continent.
C’est dans ce contexte que N’Djamena accueillera, du 2 au 6 novembre 2026, la 63ᵉ réunion du Comité directeur de l’AFROSAI. Cette rencontre réunira les représentants des institutions supérieures de contrôle des finances publiques autour des enjeux liés à la gouvernance financière, à la soutenabilité de la dette et à l’amélioration des mécanismes de contrôle des ressources publiques.
Pour le Tchad, l’organisation de cet événement constitue un honneur, mais également une responsabilité, alors que l’AFROSAI célèbre le cinquantième anniversaire de sa création.
L’AFROSAI : cinquante ans au service du contrôle des finances publiques
Créée à Yaoundé, au Cameroun, en novembre 1976, l’AFROSAI rassemble aujourd’hui 54 institutions supérieures de contrôle des finances publiques. Au fil des décennies, l’organisation a traversé différentes périodes de transformation politique et institutionnelle, tout en poursuivant sa mission de renforcement du contrôle des finances publiques sur le continent.
De Yaoundé à Rabat, en passant par Lomé et Tripoli, l’organisation a connu plusieurs changements de siège et de présidence. Cette continuité témoigne de la volonté de ses membres de maintenir un cadre de coopération panafricain consacré à la transparence, à la responsabilité et à la bonne gestion des ressources publiques.
Au-delà de son parcours institutionnel, l’AFROSAI défend un principe fondamental : l’argent public appartient aux citoyens. Son utilisation doit donc pouvoir être examinée, évaluée et expliquée à ceux au nom desquels il est mobilisé.
Du contrôle de régularité à l’évaluation des résultats
Pendant de nombreuses années, les institutions supérieures de contrôle ont principalement concentré leurs efforts sur la vérification de la régularité des opérations financières et de la conformité des comptes aux règles en vigueur. Cette mission demeure essentielle, mais les défis actuels exigent une approche plus large.
Selon les données évoquées dans la tribune, la dette publique du pays médian d’Afrique subsaharienne est passée de 29 % du produit intérieur brut (PIB) en 2012 à 57 % au début de l’année 2025.
Cette progression souligne l’importance d’un suivi rigoureux des emprunts publics, de leur utilisation et des résultats obtenus. Chaque emprunt engage en effet les finances de l’État et peut avoir des conséquences sur les générations futures.
Il ne suffit donc plus de vérifier qu’une dépense a été effectuée conformément aux procédures. Il importe également de déterminer si les ressources mobilisées ont permis d’atteindre les objectifs annoncés : construire des écoles, améliorer les infrastructures routières, renforcer les structures sanitaires ou faciliter l’accès des populations aux services essentiels.
Le contrôle des finances publiques dépasse ainsi le seul cadre technique. Il touche directement à la souveraineté des États, à leur capacité de décider de leurs priorités et à leur responsabilité envers les citoyens.
Transparence financière et confiance des citoyens
La transparence dans la gestion des ressources publiques constitue également un facteur de crédibilité pour les États. Une gestion rigoureuse, accompagnée de mécanismes de contrôle efficaces, peut contribuer à renforcer la confiance des citoyens, des partenaires techniques et financiers ainsi que des investisseurs.
À l’inverse, le manque de transparence peut fragiliser la confiance, compliquer l’accès aux financements et accroître les risques liés à l’endettement.
Dans cette perspective, les institutions supérieures de contrôle ne doivent pas être considérées comme des obstacles à l’action publique. Leur rôle consiste notamment à prévenir les irrégularités, à relever les insuffisances, à formuler des recommandations et à contribuer à l’amélioration de la gestion des ressources collectives.
Leur action participe ainsi au renforcement de la redevabilité, principe selon lequel les responsables de la gestion publique doivent pouvoir rendre compte de leurs décisions et de leurs résultats.
N’Djamena, au centre des réflexions sur l’avenir de l’AFROSAI
La 63ᵉ réunion du Comité directeur, prévue du 2 au 6 novembre 2026 dans la capitale tchadienne, permettra d’examiner plusieurs dossiers stratégiques pour l’avenir de l’organisation.
Les travaux porteront notamment sur l’évaluation à mi-parcours du Plan stratégique 2022-2027 de l’AFROSAI ainsi que sur l’adoption de son programme de travail pour l’année à venir.
Une table ronde sera également consacrée à la dette publique en Afrique, à ses mécanismes de financement et aux conditions de sa soutenabilité. Les échanges devront permettre aux institutions participantes de confronter leurs expériences et d’identifier des pistes d’amélioration des pratiques de contrôle.
Par ailleurs, la signature d’un protocole d’accord révisé avec la Commission de l’Union africaine est prévue. Cette initiative vise à renforcer les liens entre les institutions supérieures de contrôle et les orientations de l’agenda continental.
Ces travaux s’inscrivent dans une dynamique de coopération visant à consolider les capacités institutionnelles et à promouvoir des pratiques de contrôle adaptées aux réalités des différents pays membres.
Dette, climat, numérique et flux financiers illicites : les nouveaux défis
Les institutions de contrôle africaines doivent désormais composer avec des problématiques de plus en plus complexes. Parmi celles-ci figurent la progression de la dette publique, les conséquences du changement climatique, la numérisation des dépenses de l’État et les flux financiers illicites qui privent les pays de ressources nécessaires à leur développement.
Face à ces défis, la coopération entre les institutions apparaît essentielle. Le partage d’expériences, la formation des auditeurs, la modernisation des méthodes de travail et l’harmonisation des pratiques peuvent contribuer à améliorer la qualité des contrôles.
La Cour des comptes du Tchad entend prendre part à cette dynamique. Elle est notamment engagée dans les travaux de la Commission de renforcement des capacités organisationnelles de l’AFROSAI, présidée par Zara Ibrahim Mahamat Itno.
L’objectif est de contribuer au développement des compétences, au renforcement des organisations membres et à l’amélioration de leur capacité à exercer efficacement leurs missions.
Le Tchad, hôte d’un rendez-vous continental symbolique
Souvent présenté comme le berceau de l’humanité, le Tchad accueillera, cinquante ans après la création de l’AFROSAI à Yaoundé, les institutions chargées de veiller à la bonne utilisation des ressources publiques africaines.
Cette rencontre intervient à un moment où la maîtrise des finances publiques constitue un enjeu déterminant pour le financement du développement, la qualité des services publics et la préservation des marges de décision des États.
Pour l’AFROSAI, le cinquantenaire représente une occasion de mesurer le chemin parcouru, mais aussi de définir les priorités des prochaines années. L’ambition est de renforcer la capacité des institutions membres à répondre aux exigences croissantes de transparence et de responsabilité.
Au terme de cette réflexion, une question demeure centrale : les citoyens africains auront-ils davantage confiance dans l’utilisation de leur argent public au cours des cinquante prochaines années ?
Pour Zara Ibrahim Mahamat Itno, c’est à cette exigence de confiance, de transparence et de redevabilité que les institutions de contrôle doivent répondre.
Source des chiffres : Banque mondiale, Africa Economic Update, octobre 2026































































































































































































































































